Etudes de l’IFFP

Besoin et recrutement d’enseignant-e-s qualifié-e-s pour la formation professionnelle initiale

Les enseignant-e-s de la formation professionnelle initiale sont des professionnel-le-s qualifiés importants qui contribuent largement à la qualité du système de formation professionnelle. À l’avenir, il sera également important de gagner des personnes motivées par la profession d’enseignant-e. Les prévisions de l'Office fédéral de la statistique sur le développement démographique en Suisse et la demande d'enseignant-e-s fournissent des informations sur la possible évolution de la demande future. Des prévisions précises ne sont toutefois pas possibles, comme le montre une étude de l'IFFP.

Carmen Baumeler
Jean-Louis Berger
Par
  • Carmen Baumeler
  • Jean-Louis Berger
Prof. Dr. Carmen Baumeler est responsable du secteur R&D à l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle. Dr. Jean-Louis Berger est responsable des champs de recherche dans ce même institut.

Ainsi, les effectifs des élèves en formation professionnelle initiale peuvent, entre 2015 et 2025, connaître une augmentation de plus de 7 pour cent (ZH, VD, TI, FR, ZG, BS, BL et GE) ou, à l’inverse, une diminution d’au moins 7 pour cent (NW, UR, AR, GR, SZ).

L’Office fédéral de la statistique (OFS) met à jour chaque année des scénarios relatifs à l’évolution du nombre d’élèves dans la formation professionnelle initiale. Les scénarios actuels portent sur la période 2016-2025. L’évolution du nombre d’élèves dans la formation professionnelle initiale dépend de nombreux facteurs: nombre d’élèves terminant le degré secondaire I, effets conjoncturels influençant le nombre de places d’apprentissage, réformes dans le domaine de la formation ou encore durée de la transition du degré secondaire I vers le degré secondaire II. Le facteur qui exerce l’influence la plus grande sur les prévisions est le nombre d’élèves terminant le degré secondaire I. En raison d’un retour de la croissance du taux de natalité en Suisse depuis 2004, on observera dans les années à venir une augmentation corrélative du nombre d’élèves dans la formation professionnelle initiale.

Le scénario de référence, qui correspond à l’évolution jugée la plus plausible, prévoit qu’il y aura dans toute la Suisse un recul des effectifs des élèves en formation professionnelle initiale jusqu’en 2018, suivi d’une reprise jusqu’en 2025 (graphique 1).

Graphique 1: Elèves et titres de la formation professionnelle initiale: évolution observée et attendue. Source: OFS 2017

Les prévisions font toutefois aussi apparaître des différences intercantonales marquées, qui s’expliquent essentiellement par l’évolution démographique. Ainsi, les effectifs des élèves en formation professionnelle initiale peuvent, entre 2015 et 2025, connaître une augmentation de plus de 7 pour cent (ZH, VD, TI, FR, ZG, BS, BL et GE) ou, à l’inverse, une diminution d’au moins 7 pour cent (NW, UR, AR, GR, SZ).

Les prévisions tablent également sur un déplacement des effectifs, à l’échelle de toute la Suisse, entre les différents domaines de formation (voir graphique 2). Ainsi, l’on s’attend à une augmentation du nombre d’élèves dans les domaines professionnels que sont les services sociaux, les technologies de l’information et de la communication, la santé, ainsi que l’économie et l’administration notamment. On s’attend en revanche à un recul du nombre d’élèves dans l’industrie de transformation. Cette évolution varie toutefois elle aussi selon les cantons en raison de leurs différences en matière d’évolution démographique.

Graphique 2: Elèves et titres de la formation professionnelle initiale: évolution attendue par domaine. Source: OFS 2017

Besoin d’enseignant-e-s qualifié-e-s

Il est difficile de prévoir de quelle manière la rotation (notamment les départs à la retraite) des enseignant-e-s se répercutera sur les besoins de recrutement de nouveau personnel.

En 2013, l’OFS a émis pour la première fois des prévisions portant sur le nombre d’enseignants et d’enseignantes exerçant dans le domaine de la formation professionnelle initiale (maturité professionnelle y comprise); celles-ci n’ont cependant plus été mises à jour depuis. Les futurs besoins d’enseignant-e-s dans la formation professionnelle initiale sont principalement influencés par les facteurs suivants: variation des effectifs d’élèves (évolution démographique et transferts entre les domaines d’activités professionnels), rotation des enseignant-e-s (départs à la retraite y compris), décisions concernant le remplacement des enseignant-e-s.

L’OFS est parti du principe, en 2013, que le nombre de départs à la retraite parmi les enseignant-e-s de la formation professionnelle initiale devrait atteindre un maximum vers 2017, puis se maintenir à un niveau à peu près constant. Toutefois, des différences régionales ont ici aussi été anticipées, avec par exemple une hausse du nombre de départs à la retraite pour le canton du Tessin, qui se poursuivra probablement jusqu’en 2022.

Il est difficile de prévoir de quelle manière la rotation (notamment les départs à la retraite) des enseignant-e-s se répercutera sur les besoins de recrutement de nouveau personnel. Il faut partir du principe que le volume total d’activité des enseignant-e-s n’évolue pas de manière concordante, élastique avec le nombre d’élèves. Pour la Suisse, l’Office fédéral de la statistique table sur une valeur d’élasticité de 0,5. Cela signifie qu’une augmentation / diminution des effectifs de 10% n’entraînera qu’une augmentation / diminution de 5% du volume total d’activité du personnel enseignant, puisque le taux d’encadrement peut varier. Selon les cantons, les valeurs d’élasticité peuvent s’écarter considérablement de 0,5, ce qui peut par exemple être le cas lorsqu’il existe des directives concernant le nombre d’élèves par classe, que des réformes sont en cours dans la formation ou que des restrictions d’ordre financier ont été définies.

L’OFS a établi des prévisions concernant l’évolution du besoin en nouveaux enseignants pour le degré secondaire II (voir graphique 3). Là encore, il faut logiquement s’attendre à ce que cette évolution diffère d’un canton à l’autre.

Graphique 3: Enseignants du degré secondaire II: évolution du besoin en nouveaux enseignants – Scénario «référence». Source: OFS 2013

Pratiques de recrutement des écoles professionnelles

Il semble donc que le marché des nouveaux postes d’enseignant-e-s dans le domaine de la formation professionnelle initiale soit un marché du recrutement informel et peu transparent.

En raison de l’augmentation des effectifs parmi les élèves et de déplacements entre les domaines d’activités professionnels, les pratiques de recrutement des écoles professionnelles constitueront un thème important à l’avenir. L’IFFP a conduit deux études auprès d’enseignant-e-s de la formation professionnelle en formation. Ces deux études ont porté respectivement sur les raisons pour lesquelles ces personnes choisissaient de devenir enseignant-e-s des branches professionnelles et sur les relations entre les motivations à enseigner et la qualité de l’enseignement. Au total, 483 personnes ont participé à la première étude en suisse romande et alémanique, dont l’une des conclusions est la suivante (plusieurs réponses possibles):

  • 42% ont rapporté avoir été contacté-e-s par une école professionnelle ;
  • 35% se sont intéressé-e-s eux-mêmes à l’activité d’enseignement ;
  • 18% ont trouvé une annonce ou une offre d’emploi ;
  • 13% disent avoir été contacté-e-s par des personnes de leur propre entreprise ;
  • 9% disent avoir été contacté-e-s par une association professionnelle ;
  • 2% déclarent qu’un conseil en orientation professionnelle leur a permis de porter leur attention sur la profession d’enseignant-e en école professionnelle.

En somme, le réseau social et la proposition d’une opportunité d’enseigner (sollicitation par l’école, l’entreprise ou l’association professionnelle) jouent le rôle majeur dans l’accès à la profession. Environ un quart des enseignant-e-s interrogés ont ainsi trouvé une annonce ou une offre d’emploi, ce qui dresse un profil très spécifique du recrutement du corps enseignant en formation professionnelle par rapport à l’enseignement aux degrés primaires, secondaire I et gymnasial. Il semble donc que le marché des nouveaux postes d’enseignant-e-s dans le domaine de la formation professionnelle initiale soit un marché du recrutement informel et peu transparent.

La motivation, source de qualité de l’enseignement

Afin de comprendre si et comment les motivations à devenir enseignant-e comptaient dans la qualité de l’enseignement, nos recherches ont analysé leur association à divers aspects reflétant cette qualité (soit les pratiques d’enseignement et le sentiment de responsabilité de l’enseignant-e vis-à-vis de divers objets tels que la réussite des élèves). Les conclusions, à partir d’un échantillon de 154 enseignant-e-s, indiquent que deux motivations, soit la valeur d’utilité sociale (travailler avec des jeunes, former la relève) et la valeur intrinsèque de la profession (l’intérêt et l’enthousiasme pour l’enseignement), jouent un rôle dans la qualité de l’enseignement.

Plus l’enseignant-e est intéressé-e par la valeur sociale de sa profession, plus elle ou il se sentira personnellement responsable d’entretenir de bonnes relations avec les élèves, que les élèves réussissent leur année et qu’ils et elles soient motivé-e-s à apprendre. De plus, cette valeur sociale mène à des pratiques d’enseignement axées sur le soutien à l’autonomie des élèves et le contrôle, autrement dit une forte implication dans la gestion de la classe et dans les relations avec les élèves. Plus encore que la valeur sociale, l’aspect primordial des motivations à devenir enseignant-e est la valeur intrinsèque accordée à cette profession. Plus cette valeur est élevée et plus l’enseignant-e se sentira responsable de la qualité de l’enseignement qu’elle ou il dispense. Cet objet de responsabilité mène à l’utilisation de pratiques d’enseignement ayant des effets positifs sur les élèves, soit le soutien à l’autonomie des élèves et la mise en place d’un cadre explicite dans lequel les élèves savent ce qui est attendu d’eux. Au contraire, cette responsabilité mène à moins s’appuyer sur des pratiques dont les effets sont délétères, c’est-à-dire la coercition et le manque de réaction aux comportements et manifestations des élèves.

Ainsi, des associations importantes existent entre les motivations à devenir enseignant-e et la qualité de l’enseignement. Nos recherches ne sont toutefois qu’au début de l’exploration de ces liens.

Conclusions

Il n’est pas possible d’établir des prévisions exactes sur les besoins futurs en personnel enseignant pour la formation professionnelle initiale, en raison du fait que les chiffres peuvent être influencés par un trop grand nombre de facteurs inconnus. Cependant, il est possible d’identifier des tendances plausibles (évolution démographique, déplacement entre les domaines de formation) qui incitent à mener une réflexion sur les diverses évolutions et réactions possibles. Le comportement en matière de recrutement des écoles professionnelles pourrait pour cela être particulièrement intéressant. Il est donc possible qu’une plus grande formalité dans la mise au concours des postes élargisse l’éventail des enseignant-e-s compétent-e-s faisant preuve des motivations nécessaires pour garantir la qualité de l’enseignement.

Les déterminants les plus prégnants selon nos résultats (pas abordés dans cet article) et associés à la satisfaction tirée de la profession et à l’engagement (valeur intrinsèque, perception des aptitudes à enseigner et utilité sociale) pourraient être utilisés afin d’attirer un plus grand nombre de candidat-e-s à l’enseignement en formation professionnelle. Ceci pourrait se traduire en une campagne publicitaire semblable aux campagnes menées par formationprofessionnelleplus.ch au niveau national pour encourager les talents dans la formation professionnelle ou actuellement sur la formation professionnelle supérieure. Cela pourrait viser à promouvoir les aspects positifs de l’enseignement en formation professionnelle et par là même faire connaître cette profession passablement invisible. La relation entre les motivations et les aspects de la qualité de l’enseignement suggèrent que certaines motivations seraient à privilégier dans le recrutement des enseignant-e-s. 

Informations complémentaires

L’office fédéral de la statistique présente, en ligne, des prévisions concernant les différents cantons, le nombre d’élèves dans le domaine de la formation professionnelle initiale, répartis selon les champs d’activités professionnels, ainsi que les besoins d’enseignant-e-s de la formation professionnelle initiale au niveau cantonal.

Littérature complémentaire:

Consultez les pages:
Scénarios 2016-2025 pour le degré secondaire II
Scénarios 2013-2022 pour le degré secondaire II

Berger, J.-L., & D’Ascoli, Y. (2012). Motivations to become Vocational Education and Training educator: A Person-oriented approach. Vocations & Learning, 5, 225-249.
Office fédéral de la statistique (2017): Perspectives de la formation. Scénarios 2016 – 2025 pour le système de formation. Neuchâtel: OFS.
Office fédéral de la statistique (2013): Perspectives de la formation. Scénarios 2013-2022 pour le système de formation. Neuchâtel: OFS.
Girardet, C., & Berger, J.-L. (2016). Motivation, sentiment de responsabilité et styles de gestion de classe. Formation et pratiques d’enseignement en question, 21, 287-309.

Zitiervorschlag
Baumeler, Carmen / Berger, Jean-Louis (2017): Besoin et recrutement d’enseignant-e-s qualifié-e-s pour la formation professionnelle initiale. Transfer, Berufsbildung in Forschung und Praxis (3/2017), SGAB, Schweizerische Gesellschaft für angewandte Berufsbildungsforschung.