Projet « Univers de vie des jeunes en formation professionnelle »

Vers un retrait dans le privé

Les jeunes d’aujourd’hui attachent surtout de l’importance aux relations humaines – dans la famille, les amitiés, le couple. La possibilité d’un engagement politique arrive pratiquement tout en bas de l’échelle des valeurs. C’est là l’un des résultats d’une enquête réalisée par la Haute école pédagogique de St-Gall auprès de 953 jeunes en formation professionnelle. Des interviews avec huit enseignants expérimentés montrent comment l’on peut interpréter ces résultats. Ils se penchent également sur le constat surprenant que la charge pesant sur les jeunes en formation n’est pas vraiment si lourde qu’ils le prétendent volontiers. « Parce que ce sont des râleurs », dit un enseignant en souriant. D’autres en revanche sont d’un avis contraire.

Anja Gebhardt
Han Sam Quach
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  • Anja Gebhardt
  • Han Sam Quach
Anja Gebhardt dirige le département de recherche en formation professionnelle à l’Institut de recherche sur les professions et le développement des compétences de la Haute école pédagogique de St-Gall ; Han Sam Quach est collaborateur scientifique au même Institut.

La formation professionnelle initiale confronte les jeunes à de nouveaux rôles, de nouvelles tâches et possibilités, de nouveaux défis et modes d’action. Mais même sans cela, la phase de la jeunesse revêt une importance particulière en raison de la grande densité et diversité des tâches de développement (Hurrelmann & Quenzel, 2012). À côté de la formation professionnelle, le détachement financier et affectif du foyer parental, la constitution de relations sociales et de couple ou le développement des valeurs et attitudes individuelles font partie de ces tâches (Flammer & Alsaker, 2002). Les univers de vie1 des jeunes en formation professionnelle sont donc multiples et comportent de nombreuses facettes.

Conception du projet et démarche

Plusieurs enseignants supposent que l’utilisation fréquente du smartphone appauvrit les interactions sociales réelles des jeunes et « qu’ils sentent que cela leur manque ».

Le projet « Univers de vie des jeunes en formation » (Lebenswelten von Berufslernenden – LEBEL) de la Haute école pédagogique de St-Gall vise d’une part à décrire ces facettes et à analyser les différences entre divers groupes de jeunes. D’autre part, il examine comment les enseignants des écoles professionnelles interprètent ces résultats. L’étude est basée sur l’interrogation de 953 jeunes en formation au moyen d’un questionnaire standardisé en ligne. Différents aspects des univers de vie et diverses caractéristiques sociodémographiques des jeunes (sexe, âge, origine immigrée, milieu socio-économique) et indications relatives à la formation professionnelle initiale (métier appris, année d’apprentissage) ont été saisis. Au niveau des univers de vie, les jeunes – en majorité en faisant référence à des instruments de sondage existants2 – ont été interrogés sur leurs valeurs fondamentales, leurs préférences professionnelles, leur consommation de substances et leurs actes de délinquance, ainsi que sur leur satisfaction par rapport à différents domaines de la vie. La description des univers de vie s’appuie sur des analyses de données descriptives et les indicateurs descriptifs correspondants (Wirtz & Nachtigall, 2008). Les résultats ont été soumis à 24 enseignants des jeunes participants dans le cadre d’une session du cours « Enseignement des connaissances professionnelles »3. Des interviews semi-standardisées ont été menées avec huit d’entre eux (Mayring, 2015). Les personnes interviewées ont entre 32 et 56 ans. Elles enseignent depuis cinq ans et demi en moyenne.

Valeurs fondamentales : grande importance des relations humaines

Les différentes valeurs qui guident les jeunes ont été saisies dans le questionnaire au moyen de 25 items. Chaque item commence par les mots « Personnellement, il m’importe dans ma vie… » et porte toujours sur une valeur spécifique (par ex. « de vivre de façon attentive à ma santé »). L’échelle de réponse comporte quatre niveaux.

Les résultats (figure 1) montrent que les facteurs de relations humaines – bonnes relations avec des personnes jouant un rôle majeur dans leur vie, amitiés et relations de couple, vie familiale harmonieuse – revêtent une importance particulièrement élevée pour les jeunes en formation. Les possibilités d’accomplir une bonne formation et de profiter pleinement de la vie sont également importantes. Face à cela, l’alignement sur les traditions et l’action d’autrui, l’exercice de pouvoir et d’influence ainsi que l’engagement politique jouent un rôle mineur.

Figure 1 : Valeurs fondamentales des jeunes en formation professionnelle.
 

Dans les interviews, les enseignants interrogés ont confirmé l’importance accrue – en comparaison avec leur propre jeunesse – des aspects relationnels. Plusieurs enseignants associent cette augmentation à l’utilisation des smartphones et des réseaux sociaux. Ils supposent d’une part que l’utilisation fréquente du smartphone appauvrit les interactions sociales réelles des jeunes et « qu’ils sentent que cela leur manque ». Ils pensent d’autre part que les réseaux sociaux mettent en évidence les amitiés (virtuelles) et appartenances à des groupes, de sorte que les jeunes peuvent éventuellement plus vite se sentir exclus et développer de ce fait un besoin accru d’amitiés et d’appartenance. Plusieurs enseignants voient en outre dans la forte sollicitation par la formation professionnelle et la vie privée une explication de la valeur élevée accordée à l’environnement social. Mais les relations humaines sont également un besoin humain fondamental qui est particulièrement important dans la phase de la jeunesse, puisque ces relations offrent aux jeunes une orientation, des modèles, un soutien et des possibilités de retrait.

On remarque face à cela le faible poids des activités politiques. Deux enseignants soulignent que les jeunes ne sont pas politiquement désintéressés en soi, mais qu’ils ressentent un décalage entre la politique et leurs propres univers de vie (« Le système (…) ne correspond plus aux univers de vie des jeunes (…) ; il est tout simplement trop lourd »). Un enseignant explique que du point de vue des jeunes, la politique en Suisse est (trop) fortement axée sur les partis et leurs programmes, alors que les jeunes en formation penchent plutôt de façon dynamique – selon le thème et les intérêts – vers différents groupes d’opinions et d’intérêts. Une personne interrogée affirme que la politique pourrait s’adresser aux jeunes de façon plus ciblée, par exemple au moyen d’applis avec lesquelles les jeunes pourraient voter. Enfin, les jeunes se concentrent dans leur temps libre limité sur « ce qui leur apporte la plus grande valeur ajoutée, ce qui leur importe le plus, et ce n’est pas la politique ».

Préférences professionnelles : différences entre les genres

Tandis qu’il est plus important pour les femmes d’avoir un travail qui leur plaît et correspond à leurs propres aptitudes et intérêts, les hommes attachent davantage d’importance aux possibilités de faire carrière et de gagner beaucoup d’argent.

Les préférences professionnelles ont été relevées de façon analogue aux valeurs fondamentales.

La figure 2 montre le classement des préférences professionnelles. Les jeunes en formation souhaitent un travail qui leur plaît et correspond à leurs aptitudes et intérêts. Il leur importe également d’avoir à côté du travail suffisamment de temps pour les activités de loisirs et la famille, et que leur emploi soit sûr. En résumé, on peut retenir que les jeunes en formation présentent en premier lieu une attitude soucieuse de préserver leurs loisirs. La reconnaissance sociale et l’évitement de sollicitations physiques jouent par contre un rôle peu important. En comparaison, en effet, il importe peu aux jeunes si des ami(e)s apprennent le même métier ou dans quelle mesure ils apprécient le métier choisi. Il en va de même pour l’évitement d’un travail physiquement exigeant ou associé à la saleté.

Si l’on examine les réponses de plus près, on constate des différences selon le sexe ou l’origine. Tandis qu’il est plus important pour les femmes d’avoir un travail qui leur plaît et correspond à leurs propres aptitudes et intérêts, les hommes attachent davantage d’importance aux possibilités de faire carrière et de gagner beaucoup d’argent. Le fait que des ami(e)s apprécient le métier choisi et l’exercent également est aussi significativement plus important pour les hommes que pour les femmes. Pour les jeunes d’origine immigrée, la perspective d’une carrière et de bonnes possibilités de salaire ainsi que l’évitement de l’effort physique, de la saleté et du danger dans la vie professionnelle sont significativement plus importants que pour les jeunes non issus de l’immigration.

Figure 2 : Classement des préférences professionnelles des jeunes en formation.
 

Pour les enseignants interrogés, les raisons des différences entre les genres résident dans la répartition classique des rôles dans la société. Les jeunes femmes accordent dès le choix d’un métier un poids élevé au désir de fonder une famille ; ceci pourrait avoir pour conséquence que l’aspect matériel joue pour elles un rôle relativement modeste, et que le plaisir à la tâche et l’adaptation du travail à leurs intérêts et aptitudes prédominent. Pour ce qui est des jeunes hommes, la plupart des enseignants observent que les jeunes en formation sont guidés par le modèle familial présenté par la société et régnant chez eux. Ce modèle veut – aujourd’hui encore – la plupart du temps « que le père fasse carrière et rapporte de l’argent à la maison ». Un enseignant suppose de plus que les jeunes hommes répondent également dans ce sens parce qu’ils pensent que c’est ce que l’on attend d’eux. L’importance relativement élevée des bonnes possibilités de carrière et de salaire et de l’évitement des sollicitations physiques parmi les jeunes issus de l’immigration est essentiellement due, selon les enseignants, à un désir d’ascension sociale.

La charge pesant sur les jeunes en formation professionnelle

La mesure des sollicitations dans le domaine professionnel s’appuie sur 14 affirmations (échelle de réponse à 5 niveaux). Les 14 items ont été regroupés par agrégation par la moyenne en trois catégories : la charge quantitative (par ex. trop/beaucoup de tâches), la charge qualitative (par ex. tâches difficiles) et la charge due aux conditions de travail (par ex. bruit, saleté, manque de matériel et d’informations). Le degré des sollicitations professionnelles est jugé plutôt faible en moyenne pour toutes les trois catégories, comme l’illustre la figure 3.

Figure 3 : Degré des sollicitations professionnelles des jeunes en formation.
 

Tous les enseignants interviewés se sont montrés surpris par le degré relativement faible des sollicitations professionnelles. La majorité d’entre eux entend souvent les jeunes en formation se plaindre d’une lourde charge de travail dans l’entreprise formatrice. « Parce que ce sont des râleurs », résume en souriant un enseignant. On suppose donc que tout au moins certains jeunes se plaignent de façon ciblée à l’école d’une sollicitation élevée pour éviter qu’on leur donne des tâches de travail ou des devoirs : « Peut-être bien que nous nous faisons tous avoir. » Deux personnes interviewées pensent que les jeunes sont effectivement soumis à une charge de travail élevée dans l’entreprise formatrice, par exemple dans le secteur professionnel « Éducation et services sociaux », où les jeunes en formation font état d’heures supplémentaires et d’un manque de personnel. Les formateurs également sont stressés et n’ont que peu de temps pour les jeunes. Dans le secteur professionnel « Vente », les jeunes en formation doivent parfois faire des semaines de 45 heures et travailler le week-end, expose un autre enseignant. Un enseignant observe que les jeunes en formation se font de plus en plus souvent mettre en arrêt-maladie

Avec deux questions ouvertes, les jeunes interrogés ont finalement été priés d’évoquer les trois plus grands défis professionnels et les trois plus grands défis privés dans leur vie.

On remarque tout d’abord que 89 % des jeunes décrivent des défis professionnels et 81 % des défis privés – un indice d’un fort besoin de s’exprimer à ce sujet. Comme grands défis dans le domaine privé, les jeunes citent la possibilité de concilier le travail, les loisirs, les amis, la famille et autres engagements privés, le stress et le manque de temps qui en résultent, les conflits et problèmes relationnels, les maladies, les coups du sort et les difficultés financières. Beaucoup considèrent également un mode de vie sain comme un défi, et font référence à la consommation d’alcool, à une mauvaise alimentation et au manque de sommeil. Au niveau des défis professionnels, la plupart des affirmations portent sur les thèmes de l’apprentissage et des examens, de la pression au niveau du temps et des attentes élevées – de soi-même ou d’autrui. À cela s’ajoutent des défis spécifiques à un métier donné, par exemple les rapports avec des clients difficiles ou le thème de la mort.

Face à l’évocation du grand besoin des jeunes de s’exprimer, les enseignants s’en sont réjouis et se sont montrés peu surpris. Ils constatent également au quotidien un « besoin extrême de s’exprimer (et un) besoin extrême d’obtenir un retour ». Ceci suppose toutefois une certaine base de confiance et des ressources temporelles. En raison de la pression régnant dans le monde du travail et du temps restreint à l’école professionnelle, on demande sans doute assez rarement aux jeunes en formation comment ils vont, ce qui accroît leur besoin de s’exprimer. Par ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui sont davantage capables de s’ouvrir et de parler de leurs problèmes que les générations précédentes.

Sans exception, tous les enseignants interrogés pensent qu’il est important de soutenir les jeunes pour la résolution de leurs problèmes. Ils évoquent toutefois également le fait qu’il n’y a pas de mandat clair à cet égard. Il est donc difficile de définir les limites, également en considération des ressources personnelles, car « en tant qu’enseignant également, il faut vraiment bien réfléchir à la question : jusqu’où est-ce que je veux aller, dans quelle mesure est-ce que je veux m’immerger dans l’univers des jeunes, car cela peut aussi coûter beaucoup d’énergie ». Par ailleurs, il faut veiller à ne pas négliger les jeunes qui ne se font pas remarquer. Plusieurs personnes interrogées ont signalé que les écoles professionnelles travaillent avec des structures d’accueil – en général externes. Mais en majorité, on laisse également entendre qu’il serait bon de développer les offres existantes de soutien.

Vous trouverez des informations et rapports d’expérience supplémentaires à propos du projet « Univers de vie des jeunes en formation professionnelle » sur le site du projet.

1 Dans le présent article, le terme « univers de vie » fait référence à la perception et à l’interprétation subjectives de situations de vie (univers de vie externes) et aux valeurs et convictions intérieures fondamentales, etc. (univers de vie intérieurs) (d’après Calmbach et al. (2016) et Schulze (2015)).

2 Pour l’élaboration du questionnaire, le projet a eu recours aux travaux de Beck & Ha (2018), Samuel et al. (2017), Jäpel (2017), Huber (2016), Albert et al. (2015), Weyer et al. (2014), Raithel (2011), Prümper (2010), Nussbaum et al. (2000) et Neuenschwander (1998).

3 Dans ce contexte, le projet de recherche à la Haute école pédagogique de St-Gall est associé à l’enseignement. Pendant leurs études, les étudiants travaillent déjà comme enseignants dans une école professionnelle, et assument donc un double rôle d’étudiant et d’enseignant.

Littérature

  • Albert, M., Hurrelmann, K. & Quenzel, G. (2015). 17. Shell Jugendstudie. Jugend 2015. Frankfurt am Main: Fischer Taschenbuch Verlag.
  • Beck, M. & Ha, J. (2018). Lebenswelten Ostschweizer Jugendlicher. St.Gallen: Pädagogische Hochschule St.Gallen.
  • Calmbach, M., Borgstedt, S., Borchard, I., Martin Thomas, P. & Flaig, B. (2016). Wie ticken Jugendliche 2016? Lebenswelten von Jugendlichen im Alter von 14 bis 17 Jahren in Deutschland. Cham: Springer.
  • Flammer, A. & Alsaker, F. D. (2002). Entwicklungspsychologie der Adoleszenz. Die Erschließung innerer und äußerer Welten im Jugendalter. Bern: Verlag Hans Huber.
  • Huber, S. G. (2016). Young Adult Survey Switzerland, Band 1. Bern: Bundesamt für Bauten und Logistik.
  • Hurrelmann, K. & Quenzel, G. (2012). Lebensphase Jugend. eine Einführung in die sozialwissenschaftliche Jugendforschung. Weinheim: Beltz.
  • Jäpel, F. (2017). Die Berufsmaturität als Ausbildungsalternative: Einflussfaktoren individueller Bildungsentscheidungen am Übergang in die nachobligatorische Ausbildung. Bern: Haupt Verlag.
  • Mayring, P. (2015). Qualitative Inhaltsanalyse: Grundlagen und Techniken. Weinheim: Beltz.
  • Neuenschwander, M. (1998). Schule und Identität im Jugendalter. Kurzdokumentation der Skalen und Stichproben (Forschungsbericht Nr. 18). Universität Bern: Abteilung Pädagogische Psychologie.
  • Nussbaum, P., Pfister, R. & Schallberger, U. (2000). Theoretischer Hintergrund des Schlussfragebogens und Skalenanalyse (Arbeitsberichte aus dem Projekt "Qualität des Erlebens in Arbeit und Freizeit" Nr. 2). Universität Zürich: Abteilung Angewandte Psychologie.
  • Prümper, J. (2010). KFZA. Kurz-Fragebogen zur Arbeitsanalyse. In W. Sarges, H. Wottawa & C. Ross (Hrsg.), Handbuch wirtschaftspsyhologischer Testverfahren, Band 2: Organisationspsychologische Instrumente (S. 157-164). Lengerich: Pabst-Verlag.
  • Raithel, J. (2011). Jugendliches Risikoverhalten: Eine Einführung. Wiesbaden: VS-Verlag.
  • Samuel, R., Berger, L. & Bergmann, M. (2017). Lebensstile, Konsum und Zukunftsperspektiven junger Erwachsener in der Schweiz, Band 24. Chur & Glarus: Somedia Production AG.
  • Schulze, T. (2015). Lebenswelt und biographische Bewegungen – Überlegungen zu zwei Schlüsselkategorien der Biographieforschung. In M. Dörr, C. Füssenhäuser & H. Schulze (Hrsg.), Biographie und Lebenswelt (S. 105-121). Wiesbaden: Springer.
  • Weyer, C., Hodapp, V. & Neuhäuser, S. (2014). Subjektive Zufriedenheit und Belastung von Arbeit und Beruf. In D. Danner & A. Glöckner-Rist (Hrsg.), Zusammenstellung sozialwissenschaftlicher Items und Skalen (ZIS). https://doi.org/10.6102/zis3
  • Wirtz, M. & Nachtigall, C. (2008). Deskriptive Statistik. Statistische Methoden für Psychologen. Teil 1. Weinheim: Juventa.

Citation
Gebhardt, Anja / Quach, Han Sam (2020): Vers un retrait dans le privé. Transfert. Formation professionnelle dans la recherche et la pratique. (2/2020), SRFP, Société suisse pour la recherche appliquée en matière de formation professionnelle.